Au Solstice d’Une Saison

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Les phares de la voiture se projetaient sur le bitume usé d’un lieu tout aussi délavé. Ici, alors que les nuits noires ne se voyaient traversées par de rares et brefs jets de lumière, le sol et les murs résonnaient encore du vrombissement incessant des moteurs de la journée.
Derrière le plexiglas, des visages semblaient assombrir la lueur ténue, diffusée par le tableau de bord. L’atmosphère à l’intérieur de l’habitacle pressait les vitres d’un air rance. Pour un vieux gypse superstitieux, cette odeur ne pouvait cependant cacher quelques relents, messagers d’une missive reçue d’outre-tombe. Il ne s’agissait non pas de l’émanation ferreuse des corps encore tièdes après la bataille, mais de celle des pansements caches-misères dispensés aux soldats gangrénés, l’odeur d’une mort à venir.

La voiture filait telle l’onde fille d’un mouvement lancé sans amorce.

Non loin de là, le calme de la nuit entourait un noyau d’énergie d’où venait s’échouer sur le trottoir toute une clameur. On y pouvait se déplacer de table en table sans cesser d’être rappelé à la vie; çà et là, les familiers de la foule se taquinaient, se félicitaient ou se lançaient dans de grands débats dans un cocktail de rires, de paroles et d’alcool.
Au centre de cette nébuleuse de lumière et de fumée, deux astres entamaient une révolution autour d’un brasier de désirs ardents. Hors de la création, ni les lois de la Nature ni celles des hommes n’avaient porté leur choix. Au préjudice de ce monde souverain, se jouait le dernier acte d’un aléa sur le point de se cristalliser. Elle voyait son sourire s’ouvrir sur tout un monde de possibilités, il admirait dans ses yeux le miroitement d’un millier d’univers.

À l’extérieur de leur univers frénétique, un silence morbide avait maintenant pris place, comme si un être suprême retenait le souffle du monde en suspens sur le fil d’un moment prêt à basculer. Les acteurs de ce mutisme se trouvaient au sein d’une veillée funèbre préparée de longue date. Tels des Dr. Frankenstein de leur propre monstruosité, leur peur de voir filer cette Terre sans pouvoir l’aborder les avait poussés à devenir maîtres de la seule création dont ils étaient capables: une machine de mort. À travers leurs regards creux aurait-on pu voir un paysage atrocement déformé par l’antagonisme de leur existence face à leur nature humaine; ces cafards révulsés par la lumière d’un soleil chaud avaient choisi la pénombre d’une immense lâcheté.
Puis, pour se donner le courage absent tout au long de leur vie, ils hurlèrent quelques mots. Mais alors qu’ils dégainaient la preuve de leur faiblesse, ces mots sans cesse répétés s’inscrivaient en eux comme la somme de toutes leurs envies: “je suis grand”. Au premier projectile qui rompît le travail des Moires, chaque contour de monstruosité laissa paraître les cendres d’une humanité consumée spontanément, ils étaient néants. Que reste-t-il face à la mort si l’on ne peut la pleurer?
Désormais les clameurs d’une foule réduite au mutisme résonnaient d’un écho stupéfait par un instant frappé en pleine force de l’âge. Enfin, la froideur d’un monde pétrifié par une cruelle destinée recouvrait un bouillonnement de vies à jamais scellées. Elles avaient jusque-là vécu leur singularité voguant à flots d’une destinée placée sous leur propre tutelle. Sur la surface d’une terre rugueuse, le tracé de leur vie, tel une comète filant à travers l’Ether, fût percuté par la pointe d’un stylo sur lequel s’exerçaient les forces de quelques individus à l’agenda pressé. Leur désir d’affirmer le pouvoir sur l’Homme les avait poussés à amener la destinée de toute une civilisation vers une somme de chiffres plus aisément sous leur contrôle. En apparence pleureurs de la disparition violente de leurs prochains, ils planifiaient déjà leur prochain tour. Leur humanité, placée sur l’autel d’un égotisme absolu qu’ils menaçaient d’un couteau sacrificiel, leur haine viscérale de l’Homme impuissant face à sa condition dont ils ne pouvaient se résoudre à faire parti. Leur pouvoir, un instrument afin de s’écarter puis de condamner ce carcan d’esclave de la mort.

Ce soir-là, les balles d’acier fuselé n’avaient pas traversé tous les corps. Au milieu du brouhaha et des sirènes, des amis de la foule s’étaient réfugiés chez de parfaits inconnus. Au sein d’une pièce précipitamment investie, ils s’accrochaient l’un à l’autre de peur de tomber dans un océan de tourments.
Malgré l’effroi et le désespoir sur les rives de leur conscience, la poussée irrémédiable d’une existence fataliste les rapprocha jusqu’à ce désir absolu de vivre. Cette nuit, alors que le vacarme des sirènes arrivé à bout de souffle, deux corps s’enlacèrent, s’entremêlèrent et s’en allèrent à l’oubli de cette mortalité.

Du dernier acte de cette histoire naîtra l’âme pure, l’esprit éclairé d’un être nouveau prêt à former encore une foule de familiers et montrer, face à la mort et à ses disciples, une humanité impétueuse.

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